Entretien avec Ugo Bienvenu

Bonjour Ugo, chez toi, on sent l’envie de présenter des personnages d’une quarantaine, ou d’une cinquantaine d’années qui se retrouvent à un point de bascule dans leur vie. Pour ceux qui ne te connaissent pas, tu n’as que 31 ans. Pourquoi cela te fascine-t-il ?
J’utilise des hommes d’une quarantaine-cinquantaine d’années parce qu’ils sont déjà remplis, qu’ils ont vécu, qu’ils ont une expérience. J’aime utiliser ces personnages parce qu’ils ont potentiellement en eux des histoires, qu’ils ont déjà traversé la vie, qu’ils sont porteurs, dès le départ, d’expériences. J’ai beaucoup de mal avec les personnages, hommes, jeunes qui me paraissent toujours vides, qui n’ont pas encore le droit de dire la vie donc de la véhiculer.
À l’inverse, j’aime et je me sens beaucoup plus à l’aise avec les personnages féminins jeunes parce qu’une femme me semble avoir déjà constitué un monde intérieur. C’est peut-être idiot, mais je pense que les jeunes femmes sont beaucoup plus complexes qu’un jeune homme. Leurs personnages portent un mystère, une poésie que les jeunes hommes auront toujours du mal à porter naturellement dans un récit.  Ce que j’aime aussi c’est que ces jeunes femmes montrent toujours dans mes récits la limite de ces hommes plus mûrs. Elles sont, dans mon univers, détentrices d’une vérité intuitive et morale, tandis que les hommes se débattent sans jamais réussir à se dépêtrer. Voilà les personnages d’homme et de femme qui m’intéressent.

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Ta couverture est particulièrement percutante, avec Kirt (le protagoniste), à quatre pattes, l’os à la bouche, sur un plateau où tout va à vau-l’eau. En dehors de la référence à la trame du livre et à l’histoire personnelle de Kirt, peut-on comprendre cette illustration isolément ? Chacun de nous doit un moment ronger son os ? Est-ce cela que nous sommes en définitive, quels que soient nos achèvements ?
Selon moi, la couverture est un élément fondamental qui doit donner le ton du livre et presque condenser le livre. Comme tous mes personnages, Kirt est une proie de la réalité, il en est la victime. Il se prend le cosmos dans la gueule et il doit gérer ce chaos, comme nous tous. Comme nous tous, il s’accroche à son os, à son petit bout de monde pour ne pas disparaître, pour exister, parce qu’il l’a lourdement payé. Je pense que nous sommes tous, à notre échelle, des Kirt ; de bons bougres qui réclament ce qu’ils ont payé toute une vie, qui demandent justice dans un monde qui n’est pas fait pour.


Ton dessin navigue entre anticipation et clins d’œil rétro. Que peux-tu nous dire sur cette sorte de « nostalgie d’anticipation » qu’on retrouve aussi bien dans le traitement graphique que dans tes sujets (vêtements, personnages, objets, etc.) ou encore dans les stéréotypes des personnages ?
À mon sens, le socle, la condition d’adhésion à l’histoire c’est le réel. C’est pourquoi je construis ma science-fiction sur le réel. C’est le socle fondations de mon travail. Et parce qu’inventer un vaisseau spatial m’importe moins que de parler de l’homme ou de la femme qui le conduit, je m’inspire d’un vaisseau préexistant dans notre monde, en n’en changeant que de menus aspects. Cela donne l’impression de déjà le connaître et le lecteur peut donc se focaliser sur le conducteur. Si j’inventais tout de A à Z, nous nous poserions d’abord la question de l’existence du vaisseau, ce qui paralyserait la lecture. J’évacue donc tout ce qui peut freiner la lecture en posant des questions annexes inutiles. La remise en question de son réalisme peut, je crois, flinguer un récit. J’ai beaucoup de mal avec le fantastique et la science-fiction qui invente des mondes de A à Z car, du coup, je ne me sens plus concerné.

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Contrairement aux autres auteurs de la Collection #1, tu as déjà signé des bandes dessinées chez d’autres éditeurs. Pourrais-tu expliquer ce qui t’a donné envie de cofonder Réalistes avec nous ?
Je pense que nous étions tous les trois en manque de jeux. Nos vies, nos professions respectives, bien qu’étant toutes dans le domaines de l’art et de sa transmission, ont tendance à devenir répétitives. Pour ma part, il s’agissait donc de retourner au jeu, au risque, de repartir à l’aventure. Par ailleurs il y avait aussi pour moi, l’envie de montrer le travail d’auteurs que j’aime, de leur donner un terrain de jeu et de liberté, un endroit où ils pourraient raconter l’histoire qu’ils veulent.

D’après ce que nous savons, tu travailles déjà sur une autre bande dessinée. Peux-tu nous en dire plus?
Oui, je suis en train de finir Préférence Système chez Denoël Graphics. C’est une bande dessinée sur la mémoire, la transmission, sur ce que nous laissons derrière nous. Ensuite, j’ai un « BDQ » prévu chez les Requins Marteaux, dans lequel je tenterai de faire mouiller les Françaises et bander les Français !

Aurais-tu une question à poser à l’un des autres auteurs ?
À Nicolas Pegon : Ton rapport à la mort est constant, quotidien, il transparaît dans tout ce que tu fais, de quel nature est il réellement ?

À Paul Lacolley : C’est quoi ton problème avec les muscles ? Quel est ton rapport à ton propre corps ? Et enfin, qu’est-ce pour toi que le corps de l’autre, de l’étranger ?

À Jonathan Djob Nkondo : Tu es mystérieux et assez solitaire ; tout ton travail ne parle que d’être seul ou ensemble… On dirait que tu as du mal à choisir et que dans tout ton travail tu nous poses la question, comme pour savoir ce que l’on préférerait pour toi. Tu veux qu’on te réponde ? (C’est ma question)

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